Messe de commémoration - crash du vol Rio Juin 2011
Homélie pour la messe de commémoration du 1 juin 2011
Mgr Luc Ravel
1. Comment ne pas souligner la présence aujourd’hui de toutes les grandes communautés de plusieurs nationalités qui ont été touchées souvent de très près par cette épreuve infiniment tragique :
Ceux qui ont recherchés des mois durant les restes et les corps et qui continuent encore : La marine nationale, les gendarmeries maritimes, etc. Combien fut émouvante et éprouvante la découverte de ces corps balancés par les vagues…
Les autorités politiques des pays dont des ressortissants sont décédés dans cette catastrophe : à travers quelques hommes, ce sont des nations qui souffrent.
Tous les membres de nos associations aéronautiques : les Ailes brisés et tant d’autres ; et notre Armée de l’air ; je sais que chacun se sent profondément marqué par cette épreuve parce que tous la redoutent et en même temps chacun se sait prêt à l’affronter un jour ou l’autre…
Les membres de Aéroports de Paris grâce auxquels tout se met en place au mieux pour nos vols et nos passagers et qui suivent nos routes et nos termes avec mille attentions…
Les personnels de EADS qui ont un souci permanent de mettre au point du matériel performant et fiable : j’ai trop de camarades qui y travaillent pour ne pas l’affirmer…
Le personnel d’Air France doublement touché par ce crash : parce qu’ils avaient des leurs parmi les victimes et parce qu’on s’interroge sur les compétences de certains d’entre eux…
Et les familles de nos victimes : c’est pour vous que nous prions encore aujourd’hui ; aumôniers militaires, nous pouvons vous dire combien nous comprenons ce qui vous habite… aujourd’hui, il y a quelques minutes, un de nos aumôniers accompagnait le colonel du régiment de Montauban pour annoncer à une jeune femme que son compagnon venait de mourir en donnant sa vie pour la France… notre 59ème mort en Afghanistan…
A la lourdeur native de la mort s’ajoute le poids de la brutalité de la mort : aucun d’entre nous ne peut l’oublier.
2. Notre anniversaire peut sembler à certains une étrange polarisation vers la mort : pourquoi ne pas jouer plutôt la carte de l’oubli et laisser le drame s’estomper dans la brume de la mémoire ?
Certes, nous ne venons pas là le 1 juin pour retrouver les joies d’un mariage ou d’une naissance ce qu’évoque le mot d’anniversaire ; mais nous venons relever le défi de l’espérance. Espérance : ce mot porte avec lui une immense valeur de vie. Qu’y a-t-il face à la mort ? La première réponse semble être : la vie. En réalité, si nous en restons là « c’est la mort qui toujours gagne à la fin » pour reprendre le mot impitoyable de Staline.
En creusant les pressentiments de notre cœur ainsi que les lumières de la foi, nous pourrions mettre en face de la mort et la dominant, cette puissante conviction qu’est l’Espérance. Là où la mort fige, fragmente et sépare, l’espérance unie, unifie et libère. En chacun de nous, de la force de la mort ou de la puissance de l’espérance qui l’emportera ?
Nous sommes ensemble pour nous aider à relever ce défi : ensemble parce que tout seul, nous sommes faibles. C’est ainsi. Nous ne sommes pas ensemble pour remâcher le passé mais pour nous enraciner dans le présent de l’Espérance.
Fasse Dieu que l’Espérance soit notre bonne compagne : elle nous fait activer la présence réelle du disparu dans nos vies. Il est là mais seule l’Espérance nous ouvre les yeux sur la communion entre le temps et l’Eternité, entre le Ciel etla terre. Peutêtre n’est-il même pas dans la pièce à côté mais dans un autre coin de la pièce… l’Espérance ne gangrène pas la raison en l’entraînant sur des chemins d’illusions et de mirages : elle ouvre l’intelligence à la réalité invisible.
3. Et enfin puisque nous sommes ensemble devant le Seigneur pourquoi ne pas ressaisir au milieu de toutes nos autres émotions bien légitimes, la conscience de notre solidarité ?
Je ne veux justement pas faire une grande théorie mais partir de ce qui saute aux yeux dans cette catastrophe : de l’ouvrier qui façonne son rivet au passager qui s’envole pour traverser l’océan, il n’y a pas tant de distance que cela. Tout nous dit que tout se tient : et l’ignorance de notre prochain assis sur le siège voisin et avec qui nous volons n’empêche pas une solidarité immense ; notre destin est commun. Nos efforts portent les autres, nos médiocrités les atteignent. Nous sommes en profonde interconnexion entre nous avec nos différences : Jésus nous dit qu’ « il y a beaucoup de demeures dans une unique maison », celle du Père ; mais nous ne sommes pas obligés d’attendre l’au-delà pour le réaliser.
Et cette solidarité qui n’est souvent qu’un mot peut trouver ici beaucoup de mise en œuvre concrète : entraide matérielle, soutien réciproque, prière commune pour ceux qui ont la foi, etc.
Je forme ce voeu et cette prière :
Que chacun assume ses responsabilités avec beaucoup d’humanité. C'est-à-dire avec la conscience précise que la technique et l’homme ont des limites. Que les poussées de la science et des techniques aient permis de les reculer est une chose ; mais ni le progrès scientifique ni celui de la pensée ne suppriment ces limites humaines et matérielles.
Quelques périodes de réussites et d’euphorie laissent croire que ces limites sont dissoutes et que la vie repose désormais, en toutes circonstances, sur des réalités et des méthodes infaillibles : mais l’histoire nous rapporte sèchement à une autre vérité ; je voyage souvent pour mes missions et il m’arrive comme à chacun d’entre nous d’oublier que je suis à33 000 piedsdans un concentré de technique inouï au milieu d’éléments non maîtrisables. Que d’incertitudes malgré les précautions et les compétences !
Ce serait orgueil de refuser ces limites et pire encore de les accepter pour soi mais de les refuser à l’autre.
En tous cas, Dieu ne condamne personne sur ses limites : il regarde toujours la graine de bonne volonté où l’amour a glissé sa tendresse.








