Messe pour les anciens de l’ESSEC - nov 2011
Monseigneur Luc Ravel, évêque aux armées
Samedi 24 Novembre 2011 à l’église saint Germain des prés
La célébration de notre jour nous invite à regarder, pour la pratiquer, la mort, cette compagne inhumaine et fraternelle.
Comment, en effet, faire souvenir de nos défunts dans la force de la prière ou dans l’effort de mémoire sans nous impliquer nous-mêmes et nous remettre devant cette réalité difficile « à vivre », la mort, dont tous diront qu’elle appartient à l’existence humaine. En repensant à nos camarades défunts, nous sentons à nouveau cette dérangeante présence de la mort qui nous concerne aussi.
1. Notre compagne : en quoi et comment, la mort est-elle une compagne inhumaine et fraternelle ? Dans l’attitude habituelle, la mort apparaît comme un point terminal de notre existence, point situé à une distance vécue psychologiquement comme inversement proportionnelle à notre âge ! Selon cette manière de penser, la mort, quelque soit notre âge, est toujours devant nous. Cette chose étrange et contre nature qui s’appelle la mort, nous l’imaginons tel un point dans le temps, devant, loin devant. En réalité, elle se présente à nous comme une rupture possible à chaque seconde du temps. Dans les circonstances particulières que vivent les soldats, elle chemine avec eux. La mort est partout dans sa proximité. Le militaire la côtoie en permanence, la mort qu’il donne, la mort qu’il reçoit, celle qui la menace, celle qu’il fait peser comme une menace. Aujourd’hui, ici, à côté de moi, la mort rôde, constamment présente. Dans ces situations, la mort n’est plus si loin, mais autour de nous et elle apparaît alors tel qu’elle est vraiment, une compagne de tous les instants. Ce noir visage s’impose à nous dans ces situations, hautement dramatiques, mais aussi en toute circonstance où le drame de la beauté traverse notre aujourd’hui. Le risque réel nous ouvre les yeux sur notre compagne de tous les jours.
2. Inhumaine : cette compagne est inhumaine car nous ditla Bible Dieu n’a pas fait la mort. Ou pour le dire autrement, elle n’appartient pas à l’humanité. Nous n’avons pas besoin d’une quelconque révélation pour le savoir. Mais il nous faut revenir à l’intérieur de nous-mêmes pour saisir cette lutte formidable entre les forces de vie qui nous habitent et la mort contre lesquelles elles s’écrasent. Par l’effet de la simple raison purifiée de tous préjugés, l’homme découvre que la mort contredit son appétit et son élan de vie : immortalité, intemporalité, éternité sont des mots de sagesse ou de piété grâce auxquels les hommes essayent de dire combien ce qui les habite les pousse plus loin que la mort. Donc, nous devons tenir fermes ceci : si la mort est humaine en tant qu’elle nous atteindra tous, elle est inhumaine en tant qu’elle dévore ce que nous sommes.
3. Fraternelle : et cependant la mort est aussi une compagne fraternelle. Nos mystiques chrétiens comme d’autres d’ailleurs au XVI siècle par exemple avaient toujours sur leur table un crâne humain. La mentalité moderne y lira une tendance morbide à mépriser la vie. Une dévotion d’hommes et de femmes conditionnés par une austérité digne des seuls moines. Mais l’équilibre de ces religieux contredit cette interprétation. Leur foi liée à leur connaissance de soi les poussait à découvrir dans la mort cette compagne fraternelle. Comme un frère, elle nous tient pour nous aider sur notre chemin de vie. Une image peut nous aider : la mort est comme une ombre, la mort est l’ombre de la vie sur le sol du temps. Au soleil, quand nous baissons les yeux vers la terre, cette ombre nous indique notre propre présence et la présence du soleil. Ainsi pour une part, la mort nous enseigne la limite de l’homme. Une ombre, ton ombre se dessine sur le sol où tu marches. Nos limites dans le temps se déclinent dans tous nos conditionnements : physique, psychique, spirituel, de forces etc. La mort nous indique tout cela. Si nous sommes fidèles à notre ombre, nous saurons nos limites. La mort c’est l’ombre de la vie. Baisse les yeux et tu la verras. Le risque te force à voir ce que d’habitude tu ignores quand le regard porte loin vers l’horizon esquissé sur le ciel.
Si fidèle à notre ombre, nous regardons le sol sur lequel se dessinent nos limites, nous nous engageons ici-bas dans ce temps et cet espace dans lesquels nous nous mouvons ; mais en même temps, comme l’ombre révèle le soleil, la mort nous presse de regarder vers le ciel. Là où sont nos horizons les plus élevés, là ou est notre vie de chrétien, la vie en Dieu. Cette compagne fraternelle nous éduque donc à marcher avec cette oscillation du regard portant tantôt vers la terre pour nous y engager, tantôt vers le ciel pour nous libérer. Si nous regardons le ciel sans regarder la terre, nous refusons l’engagement ici et là. Nous ne sommes plus une force sociale à même de transformer le monde. Et si, à l’opposé, nous ne regardons que la terre, nous deviendrons immanquablement matérialistes et à terme, désespérés par des lendemains qui déchantent. La tradition chrétienne a nommé cette oscillation du Ciel vers la terre et de la terre vers le Ciel d’un nom très doux : Espérance. Qu’ainsi aujourd’hui, en priant pour nos morts, nous reprenions cette marche de l’homme solide dont le pied frappe le sol et dont la tête cherche les étoiles. Cette marche rigoureuse de l’homme droit relève de l’Espérance. Car l’éternité rattrapée par le temps s’appelle Espérance. Amen








