Homélie de Saint Joseph
HOMÉLIE DE MONSEIGNEUR LUC RAVEL,
Évêque aux Armées françaises
120e pèlerinage nocturne au cœur de la cité
Église Saint-Sulpice 13 mars 2010
Messe solennelle anticipée de saint Joseph
Prions saint Joseph pour toutes les vocations
Il vaut toujours mieux commencer par le silence, au moment où le Seigneur vous aura parlé au cœur avant d’entendre la parole d’un évêque qui se met doucement, tranquillement à son métier, à son labeur, à son fardeau. Saint Augustin parlait de « ce fardeau léger qui me fait vivre » en parlant de sa tâche d’évêque.
Dieu est bon : quand on est un petit bonhomme, on porte des petits sacs à dos. Et quand on est un tout jeune évêque, on porte encore des petits soucis au milieu de grandes joies dont celle de vous parler ce soir, celle, plus belle encore de vous mettre au creuset de l’amour en son point maximum sur terre, ce point que l’on nomme Eucharistie.
Que peut saint Joseph pour nos vocations ? Ce n’est guère à moi de vous le dire. La tradition de l’Église, à travers un certain nombre de sanctuaires très vénérés encore aujourd’hui, montre la force de l’intercession de Joseph. Après avoir gardé la sainte famille, il veille sur l’Église et il sait, lui aussi, fidèle à suivre les consignes du Maître, comment son Église doit avancer ici, ailleurs, en Martinique, en Afghanistan, au Liban, etc. Prions-le.
Mais de cela, je ne vais pas vous parler ce soir. À partir de quelques textes qui sont peu nombreux, de la parole de Dieu, j’aimerais évoquer sa vocation afin que chacun puisse y relire sa propre existence ; j’aimerais dessiner un portrait très rapide, une sorte de croquis : la vocation de Joseph, mais non pas dans ce que la Tradition avec raison en a retenu : gardien de la sainte Famille veillant particulièrement sur l’aspect financier de nos diocèses et de nos familles. Non, ce que j’aimerais vous dire c’est ce qu’a vécu saint Joseph et comment il en est arrivé là. Je le ferai en quatre points, si vous voulez bien :
Premièrement, le texte que nous avons entendu nous redit ce qu’est la vocation de Joseph et à travers lui ce qu’est une vocation. (Lc 2, 48)
Deuxièmement, à travers un autre texte en Matthieu (Mt 1, 18-19), l’annonce faite à Joseph, j’aimerais vous dire quelles sont les deux qualités, les deux dispositions fondamentales cultivées par Joseph qui lui auront permis d’entendre l’appel du Seigneur.
Troisièmement, à partir du même texte de Matthieu lu un peu plus loin (Mt 1,20), je vous montrerai le discernement de Joseph, car comme chacun de nous il a eu ses hésitations, ses tâtonnements.
Enfin, pour conclure, j’aimerais vous parler de cet événement décisif que l’on trouve après la nativité où Joseph est propulsé à nouveau par l’ange sur une terre inconnue pour valider sa liberté (Mt 2, 13 à 21).
Premier point :
Nous l’avons entendu, à 12 ans, Jésus s’échappe discrètement de la tutelle de Marie et de Joseph pour rester auprès des docteurs. Je ne concentre pas mon attention sur lui mais sur Joseph. Et sur une phrase qui a de quoi surprendre, car elle est dans la bouche de Marie qui sait pertinemment mieux que tout autre d’où vient Jésus. Marie sait évidemment que l’enfant qu’elle a porté dans son sein, qui a maintenant 12 ans, est le fruit de l’Esprit Saint et qu’il n’a pas de père naturel. Et cependant, lorsqu’elle retrouve Jésus au temple, que dit-elle ? Une phrase que nous pouvons retenir par cœur et qui donne la vocation de Joseph : « Ton père et moi, vois comme nous avons souffert en te cherchant »… « Ton père et moi ». Elle, Marie, la mère, reconnaît la paternité de Joseph. Je trouve dans cette phrase de Marie la toute sainte comme un condensé de toute vocation humaine, et là j’ouvre une petite parenthèse :
Prions pour les vocations, qu’est-ce à dire ? Vous me diriez « quel type de prière faut-il faire ? », mais non, ce n’est point mon propos. Mon propos c’est : qu’est-ce qu’une vocation ? Que me donneriez-vous comme définition d’une vocation ? Je sens, je sais qu’au plan restreint, étroit, quand nous parlons de prière pour les vocations nous pensons aux vocations sacerdotales de prêtres ou de diacres, ou de personnes consacrées : religieux, religieuses ou consacrées dans le monde. Mais le mot vocation est beaucoup plus large et le Concile Vatican II l’a employé avec raison en parlant du sacrement du mariage (et je demeure persuadé que c’est juste). Mais n’y aurait-il pas une vision plus large du mot vocation ? Car beaucoup parmi nous n’atteindrons ni le sacerdoce, ni même peut-être le mariage. Pensons peut-être à une Jeanne d’Arc ou à d’autres qui sont morts si jeunes et qui ont atteint la sainteté à travers une autre manière d’aimer. Alors je donnerai ceci : qu’est-ce qu’une vocation ? C’est d’être, comme Joseph, avec Marie, le père du fils, le père de Jésus, l’enfanter dans ce monde, non pas dans la puissance d’une semence corporelle, bien sûr, car il n’y a jamais eu ni avant, ni après la naissance de Jésus, de relations au sens intime du terme entre Joseph et Marie qui est et demeure la toute vierge. Mais au sens d’un mystère que nous vivons avec Marie dans une telle intensité d’amour que nous produisons le Verbe de Dieu. Nous rendons effective à nouveau dans notre temps, dans notre espace, le Christ qui, au fur et à mesure des siècles, a confié sa présence à ceux qui acceptent la vocation. Voilà ce qu’est une vocation. Je le redis, c’est un amour nuptial qui porte le Christ au monde, car la présence de Jésus procède toujours d’un amour au sens le plus fort du terme, c'est-à-dire au sens conjugal. Regardons cela de plus près.
Tout va bien pour ceux qui sont mariés car nous rejoignons ce que Jean-Paul II avait appelé dans ses homélies, dans ses commentaires du livre de la Genèse « le Sacrement primordial » : Adam et Ève qui étaient mariés et qui devaient produire la Sagesse et l’Esprit dans le monde par leur amour conjugal. Mais nous connaissons aujourd’hui d’autres chemins, des chemins marqués par la solitude : solitude choisie, solitude consacrée. Je pense au célibat des prêtres auquel l’Église latine tient comme à la prunelle de ses yeux. Je pense au célibat des frères, des sœurs ; on les appelait « les bons frères », « les bonnes sœurs », ils respiraient la bonté du Seigneur. Mais aujourd’hui dans notre société ou bientôt la moitié des personnes adultes vivent seules sans l’avoir choisi, que dire ?
Alors je vais vous le dire à partir d’un petit mot que j’ai noté, qui m’avait beaucoup touché il y a de cela quelques années, d’une célibataire qui s’appelait Marie-Noël, grande poétesse devant l’Éternel. Elle a beaucoup écrit dans ses chansons. Je vous invite tous, mariés, prêtres, diacres, célibataires, mères, grand-mères, à lire ses « Notes intimes ». Elle a vécu le drame de ne jamais s’être sentie aimée d’un homme. Elle a vécu ce drame de ne jamais avoir conscience d’avoir été choisie par un homme. Heureusement, sa foi l’a maintenue à flot, et puis sa poésie et quelques amis. A la fin de ses « Notes intimes », qui étaient un journal de bord qu’elle a rempli sur presque 40 ans de sa vie où l’on voit toutes ses épreuves, ses difficultés de jeune femme, puis de femme et enfin de femme âgée, elle dit ceci : « Aimer, aimer, jeter son cœur par la fenêtre. Si par merveilleuse rencontre l’autre cœur le rejoint au vol au lieu de se briser à terre, ils tombent ensemble dans le ciel. Divine chance à courir. Mais l’amour qui n’a pas de chance est le plus Amour de tous. » (Notes intimes p 312)
Il y a donc bien des manières de vivre cet amour que j’ai appelé amour conjugal, nuptial. Vous savez, c’est le seul qui soit fécond ! Or une vocation n’en est pas une si elle n’est pas fécondité d’amour et le seul fruit digne de nous, digne de notre vocation, le seul fruit que le monde attend, c’est Jésus Christ. Voilà comment Joseph vit sa vocation et puisque nous ne savons pas comment il est mort, l’évangile ne nous le dit pas, nous sommes à son terme. Comment est-il arrivé à ce terme ?
C’est mon deuxième point :
Nous savons par l’évangile de Matthieu, au chapitre 1, que Joseph est désigné d’une double manière : c’est un Juste et il est fiancé à Marie. Ce que vous savez par cœur, mais je ne vous apprends rien, j’essaie simplement d’ouvrir les mots de la Bible. Il est Juste et il est fiancé à Marie. Il est Juste, c’est-à-dire qu’il a une âme droite. Il est fiancé à Marie, cela veut dire qu’il a une chair pure.
Je développe un tout petit peu ces deux dispositions. Souvent on m’interpelle, « on » c’est à dire quelque uns de ces « solos » qui arrivent à 35-40 ans et d’avantage, et qui me disent : « Que puis-je faire pour avoir ma vocation ? Quelle initiative puis-je prendre ? ». C’est très drôle parce que les conseils ne leur manquent pas, sauf de ma part ! Puisque tous les autres leurs en donnent je ne vais en rajouter un de plus ! Les conseilleurs ne sont pas les payeurs dit-on. Certains leur disent : « Sors plus », d’autres disent « Sors moins », et ainsi de suite. Cela me rappelle cette fille et son histoire qui rend qui rendait fous ceux et celles qui restent seuls. Elle vivait avec sa mère et, un jour, alors qu’elle ne sortait jamais, qu’elle ne faisait quasiment pas de repas, elle s’est décidée à organiser un repas ; et bien ça a suffit ! Elle y a rencontré celui qui est son mari aujourd’hui. Vous trouvez cela juste ? Tandis qu’il y en a tant d’autres qui s’épuisent…
Il y a dans la vocation, pour trouver ce lieu d’amour nuptial qui féconde le Christ, une part qui ne nous revient pas, une part qui revient de l’initiative de Jésus lui même. C’et pour cela que lorsque nous parlons de vocation, nous entendons bien un appel de Dieu et pas simplement un besoin de l’humanité ou un désir de moi. Laissons à Dieu l’initiative de la manière et du moment. En revanche nous pouvons cultiver deux dispositions, celles que l’on retrouve en perfection en Joseph.
La première, c’est être juste, avoir une âme droite, c'est-à-dire avoir un esprit formé à l’écoute de l’Esprit Saint. Reprenez la phrase de saint Paul : « L’Esprit se joint à mon esprit ». Alors évidemment, quand on n’a pas les majuscules, c’est toujours difficile à comprendre. Mais dans le texte original, on comprend bien que c’est l’Esprit Saint qui se joint à mon esprit. Être juste selon le sens de l’ancienne alliance n’est pas être sans péché. Ce serait le cas de Marie, éventuellement pour une part de la Tradition pour Joseph. Mais d’autres personnes sont déclarées justes, par exemple Zacharie dont nous savons très bien que l’ange le punit : « Ah oui ! Tu ne veux pas me croire : très bien, tu seras muet ! » [Cela fait des vacances à sa femme Élisabeth, encore qu’on ne sache pas qui parlait le plus dans le couple !] Bien, mais il était quand même reconnu comme juste. Ceux qu’on nomme justes ne sont pas ceux qui sont sans péchés sinon vous n’avez aucune chance, ni moi ni vous d’ailleurs, d’entendre la vocation du Seigneur et de parcourir le chemin d’amour qu’il veut pour nous. Nous ne sommes pas impeccables. Être juste c’est avoir un esprit qui cherche constamment à lire, à entendre, à sentir les volontés de Dieu sur lui. Et rappelez-vous, c’est une ascèse, c’est-à-dire, pour reprendre l’origine du mot grec, « un entraînement ». Il y a des gens qui voudraient que Dieu leur confie tout de suite des grandes choses mais ils ne supportent pas de s’entraîner dans les petites. On veut bien courir un 100 mètres en 10 secondes, mais on ne veut pas s’entraîner, commencer à le courir en 12 secondes, puis 11,5 secondes, etc. L’Évangile nous explique autre chose, rappelez-vous la parabole des talents : « Bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, je t’en confierai des grandes ». Et une vocation est une grande chose, c’est la plus grande que le Seigneur puisse nous confier. Mais il y en a qui n’acceptent pas : « Ah non ! Moi je veux tout de suite la vocation et puis les petits appels du Seigneur qui arrivent… moi je veux le grand amour ». On te propose déjà les petits chemins de l’amitié. « Oui mais ce ne sont que des amitiés d’une été ! » Donne-toi déjà, soumets ton esprit à l’esprit d’amour qui aujourd’hui te tend la main et te dit : « Aime celui-là, aime celui-ci… », et quand le Seigneur le voudra, quand il verra que tu es juste parce que ton esprit s’est assoupli, prompt à vibrer à la moindre pression d’amour de l’Esprit, alors il viendra comme il est venu pour Joseph.
Deuxième disposition à cultiver : une chair pure, il est fiancé à Marie. Je veux dire deux choses qui n’en font qu’une en réalité. Joseph est un homme enraciné dans son humanité. Il est même allé plus loin, c’est un homme enraciné dans sa masculinité. Ce n’est pas un demi-homme, ce n’est pas un pur esprit. Et bien sûr, vous devinez qu’il en va de même des femmes qui doivent être enracinées dans leur féminité. Il se développe aujourd’hui des idéologies du « neutre », du « genre », comme on dit. Peu importe, je ne fais pas de morale ce soir. Mais voyons ceci : Il s’agit peut-être pour beaucoup d’entre nous de vivre un amour nuptial, conjugal qui ne soit pas incarné dans un autre visage, une fécondité qui ne correspond pas à un acte intime conjugal. Certes, pour autant, n’allons pas croire que les êtres confis en dévotion qui briment leur corps non pas par ascèse ou jeûne, qui est une manière de l’évaluer, mais par manière de mépris, n’allons pas croire que ceux-là sont des prototypes semblables à Joseph. Une chair pure ne veut pas dire une chair désincarnée. Alors reprenons, cultivons toujours - surtout si nous avons ces prédispositions à faire des barrières en nous - cultivons notre lien avec ce que la Bible appelle « la chair » c'est-à-dire le corps mais aussi toute notre vie passionnelle, psychologique. Soyons des hommes et des femmes en harmonie avec soi. Et si un jour, une fracture doit être jetée dans cette harmonie, en particulier la fracture de la mort, ce sera par un choix libre comme Jésus. On est fasciné quand on regarde le saint suaire de Turin. Bien sûr, je n’affirme pas, pas plus que l’Église, que c’est celui de Jésus. Mais cet homme du suaire y ressemble tant, et combien de personnes emmenées devant le suaire disent : « Mais c’est un homme grand, un bel homme, fort, aux muscles déliés ». Bien sûr, il y a des handicaps parmi nous : handicaps physiques, handicaps psychiques. Nous avons à faire avec. Enracinons nous dans l’humanité qui nous est donnée, pas celle que nous aimerions avoir : « Et j’ai le nez trop long, et j’ai les sourcils trop épais, et j’ai les cheveux trop bouclés, etc. ». Dieu nous a donné une chair, nous sommes des êtres incarnés, allons avec respect à notre chair. Et nous verrons qu’à ce moment là, si nous allons jusqu’au bout de cette chair, elle sera pure, elle ne sera pas soumise aux moindres pulsions. Voilà les deux dispositions qu’on retrouve chez Joseph.
Troisième point :
Joseph a une âme transparente. Et que dire de l’âme de Marie à l’Annonciation ? Et pourtant, l’un comme l’autre ont eu comme un tâtonnement, une hésitation. Comment donc, mais nous pensions que dans le cœur des saints tout était transparent que l’Esprit nous téléphonait ? Non pas comme sur les portables où l’on reçoit 3/5 mais avec les téléphones à fils où l’on recevait 5/5. Alors nous sommes persuadés que, dans les cœurs vierges de Joseph et de Marie et de tous les saints, la Grâce coule toute seule, que Dieu dit et que tout de suite c’est reçu 5/5 instantanément, et bien sûr reçu puis appliqué. Fausse idée des saints et j’aurais 1000 exemples à vous citer ce soir. Je reste à celui de Joseph : il sent qu’en Marie se passe un prodigieux mystère. Quelque chose dans sa vie ne va plus de soi. Tout ce qu’il avait pu programmer, en lien sûrement avec la virginité de Marie, tous ses projets, tous ses plans se trouvent contrariés. Quelque chose le gène, un trouble profond fait irruption en lui. Nous savons qu’en Marie se fut un trouble puissant quand l’ange arriva à l’Annonciation. Elle fut bouleversée, chamboulée intérieurement. Vous imaginez un tsunami, un tremblement de terre intérieur, c’est cela en Marie, c’est cela sûrement en Joseph. Que se passe-t-il ? Quelque chose d’anormal le jette au questionnement, il va devoir discerner.
Je m’arrête juste là. Les gens pour lesquels tout est toujours évident avec Dieu sont au moins sûrs d’une chose : c’est de ne faire que leur volonté propre et certainement pas la volonté de Dieu. Regardez saint François d’Assisse. Trouvez-moi quelqu’un de plus charismatique que saint François d’Assisse. Et pourtant, au milieu de son existence il est là, il tâtonne, il ne sait plus et il doit aller consulter : un frère d’un côté, sœur Claire de l’autre ; lui, saint François, déjà fondateur des deux ordres. Lui qui était regardé comme un saint, lui qui va être stigmatisé, il tâtonne, il ne sait plus. Et tous les saints dans leur parcours nous montrent cette nécessité du discernement. Je ne vais pas parler plus longtemps du discernement. J’aimerais simplement noter avec Joseph que il va discerner grâce à un signe - d’ailleurs peut-on discerner autrement - qui sera le signe d’un songe que nous connaissons bien : « Va, prend Marie chez toi…». Cela ne va pas de soi. Un élément nous oblige non pas à douter des choses, non pas comme on le dit parfois à douter de Marie pour Joseph. La Bible vient de nous dire qu’il est un juste et on commente l’hésitation de Joseph en disant : « Il se méfie de Marie ». Croyez-vous un instant que l’esprit de Joseph a été traversé par l’idée que Marie ait pu coucher avec un autre homme ? Cela ne correspond ni à ce que nous connaissons de Marie et de son attitude, ni à ce que nous connaissons de Joseph. Ce type d’interprétation est tout simplement anti-biblique et donc fondamentalement impossible, mais on la trouve encore dans la littérature. Alors d’où vient l’hésitation de Joseph ? Il ne doute pas de Marie, il doute de lui. Et cela nous arrive parfois dans des cheminements de fiançailles. Combien de fois ai-je été confronté à ce type d’hésitation : « Oui, c’était bien parti, nous nous aimons !» Effectivement, c’était peut-être même le coup de foudre au départ et puis, subitement, quelque chose qui commence à nous gêner dans notre cœur. Alors on hésite, on ne sait plus, on s’y perd et on fait traîner les choses en longueur. Peut-être n’avons-nous pas entendu l’ange. Cela ne va pas de soi. Il faut apprendre à revenir à son cœur très fort. Croyez bien que si Joseph n’avait pas été un homme d’intériorité jamais il n’aurait entendu l’ange.
Pour vous détendre un peu, je vais vous racontez une histoire pour montrer combien certaines vocations ne vont pas de soi. J’étais tout jeune, c'est-à-dire beaucoup plus jeune que la jeunesse de maintenant, et lors d’un week-end chez des Bénédictines avec d’autres jeunes étudiants, j’avais 20/21 ans, nous avons eu le témoignage de l’une des sœurs. Elle commençait à nous parler de ce qui se vit dans les monastères. Ce qui se vit dans les monastères c’est toujours la même chose, donc cela ne m’intéressait pas du tout, j’en avais déjà fait quelques uns. Savoir qu’elles se lèvent le matin pour les laudes ou les matines, tout cela on le sait par cœur. Le fait que cela soit à 4h30 ou 7 heures ne change pas grand-chose. Alors, après l’avoir patiemment écoutée pendant un quart d’heure, je lui demande : Ma sœur, pourriez-vous nous dire comment vous êtes arrivée ici au couvent? » Ça, c’est toujours différent ! Les horaires, eux, sont toujours semblables, et la vie monastique aussi, surtout la vie bénédictine qui a une règle. Mais les chemins que prennent les hommes, c’est tout à fait extraordinaire. Elle nous a raconté l’histoire que je vous renvoie exactement comme elle me l’a rapportée, il y a de cela presque trente ans.
« Jeune », disait-elle, « j’étais amoureuse d’un jeune homme. Et toute ma prière pendant des années fut de dire : “Seigneur pourvu qu’il me demande en mariage” ». Et ça a duré, duré, car souvent ils se voyaient comme des amis. J’ouvre une petite parenthèse pour les dames ici présentent. Vous avez vu la patience que peuvent avoir les hommes pour faire traîner des relations en longueur, et si vous ne l’avez pas vu et bien vous verrez ! Nous, les hommes aimons bien l’amitié et puis nous sommes toujours heureux de voir les femmes qui nous tournent autour. Vint le moment béni tant attendu… alors que, en attendant la demande en mariage de son bien aimé, elle avait commencé à fréquenter ce monastère. Elle menait une vie de prière et ne restait pas les bras ballants. Elle construisait sa vie spirituelle, elle se donnait à droite, à gauche. Et donc, vint le jour béni où son bien aimé, son petit chéri, vient lui dire : « Veux-tu m’épouser ? J’ai bien réfléchi, je te vois agir depuis des années, c’est toi que je veux ». Et vous savez ce qu’elle s’est entendu dire à ce moment là ? Parce qu’elle a relu dans son cœur ce qui y était né sans même qu’elle n’y prenne garde, il y eut un choc au moment où son rêve devenait réalité. Elle s’est entendu dire : « C’est merveilleux ce que tu me dis là, mais moi je rentre au monastère ! » Elle ne le disait pas bien sûr par mode de dépit, dans le sens : « tu m’as fais attendre, maintenant je vais t’en faire baver… ». Aucune femme n’est capable de cela, nous le savons très bien nous les hommes… Puis ce sont des instants qui sont baignés dans la lumière et dans l’amour, ce ne sont pas des règlements de compte entre vieux couples qui ont déjà sombrés dans l’indifférence. C’est que le choc de sa demande l’a rapporté brutalement à son cœur et elle a vu qu’en fait elle était obsédée par cette attente alors que le Seigneur avait travaillé à la manière d’un grain et fait lever en elle autre chose. Et elle l’a réalisé à ce moment là : un choc ! Peut-être que Joseph était parti pour une petite vie tranquille avec Marie dans le respect de leur virginité réciproque, bon travailleur : le choc ! Il s’aperçoit que Marie porte un mystère qui est trop grand pour lui. Et lui n’ose pas y aller. Le Seigneur lui dit : « Prends Marie chez toi ».
Quatrième et dernier point. « Prends avec toi l’enfant et sa mère ». L’ange revient, Hérode veut massacrer les innocents. Jésus est né, il va – il n’y a pas de raison que Dieu envoie ses légions d’anges à ce moment là – lui aussi succomber à la folie d’Hérode, donc Dieu va passer par un médiateur humain. Il va apparaître à Joseph et là, la phrase a évolué. Il ne lui dit plus : « Prends Marie chez toi » mais : « Prends avec toi l’enfant et sa mère » (Matthieu, chap. 2). Joseph part donc en Égypte et, de l’Égypte, à la fin de la persécution, l’ange lui apparaît à nouveau de l’Egypte : « Prends avec toi l’enfant et sa mère et revient dans cette terre d’Israël ». Et il va revenir s’installer à Nazareth.
J’aimerais insister sur ce point, à cette étape de la vocation de Joseph où après avoir discerné, surmonté les hésitations, être revenu à son cœur, avoir discerné que c’était lui, que c’était là, il doit partir. Nous pouvons nous écraser sur un manque de liberté. Et une liberté très incarnée, je veux dire une liberté incarnée dans la dis-po-ni-bi-li-té. Revenons à Joseph. Avons-nous réalisé que Joseph est un artisan. Savez-vous comment vivent les artisans ? Un artisan vit avec la clientèle qu’il s’est fait. Il change de lieu : il perd son métier ou alors il lui faut racheter l’atelier, le matériel et puis, peu à peu, retrouver des clients, refaire ses preuves. Joseph est un homme mûr. Est-ce que vous réalisez ce que le Seigneur lui demande à ce moment là ? « Va en Égypte, quitte tout ». Ces mots sont là. Il prend le risque et il part. Qu’a-t-il fait en Égypte ? La tradition des Coptes est sur ce point assez exhaustive, ce n’est pas dans la Bible mais on peut imaginer des petits travaux de-ci de-là, des coups de main, des aides, des amitiés qui se nouent et puis on va d’oasis en oasis en bord du Nil… C’est cela qui nous manque : nous savons ce que nous avons et nous craignons de le perdre. Et nous ne faisons pas confiance au Seigneur, et nous ne croyons pas que nous allons tout retrouver ensuite : Joseph par l’ange a été appelé à nouveau à revenir d’où il venait, à retrouver toute son histoire, à récapituler tout son passé. Mais d’abord Dieu a validé sa disponibilité, sa souplesse, sa liberté.
Puis-je vous dire que parmi les souffrances les plus fortes qui ont traversé mon cœur de prêtre ses dernières années, il y a ces souffrances devant des couples en formation ou l’un, voire les deux, manquant d’esprit de liberté, ne voulant pas prendre le risque de l’aventure, a rompu parce qu’il ne voulait pas déménager, retrouver un métier ailleurs ? Mais le Seigneur ne vous appelle pas nécessairement à vous marier avec votre voisin. Et le problème est que vous pouvez rencontrer une femme ou un homme charmant à 500 km. Dieu ne se l’interdit pas. Ou bien Il peut, quel que soit vos âges, vous inviter à prendre le risque d’entrer dans un monastère. Vous allez perdre vos biens, vous allez perdre vos repères affectifs et autres. Il faudra tout reconstruire sur quelque chose d’invisible mais d’infiniment plus stable. Pas de vocation à l’amour, pas de vocation chrétienne sans, à un moment donné, le passage par une prise de risque. Voilà ce que je voulais vous dire ce soir.
Que saint Joseph nous éclaire et nous fortifie. Que chacun à la lumière de ces quelques textes que j’ai évoqués pour vous puisse relire son itinéraire et puisse se dire : « Quelle est aujourd’hui ma fécondité ? », c'est-à-dire « Comment je porte et je donne Jésus au monde ? »








