Centenaire 14-18 : fait religieux et foi chrétienne dans la Grande Guerre

Imprimer

Homélie messe chrismale 30 mars 2010

Messe chrismale mardi saint 2010
Saint Louis des invalides

 

Grâce soit rendue à Celui qui fait éclater ses merveilles 
à l’heure où éclate la trahison des siens.

Grâce soit rendue à Celui qui fait couler son sang
 sous la tunique éclaboussée par les reniements de siens.

Grâce soit rendue à Celui qui apprend à son peuple une confiance
vis-à-vis d’hommes qui ne la méritent pas !

En ce jour où nous célébrons dans les rites grandioses de la liturgie les sources des sacrements, nous ne devons pas être choqués si nous laissons apparaître aussi la source des plaies de l’Eglise de Jésus.

Je veux dire qu’il n’est pas inconvenant de mêler, dans nos propos, les pires des outrages aux meilleurs des dons.

Nous entendons bien les cris d’orfraie que vont pousser tous ceux qui, justement peinés des crimes sordides des proches du Seigneur, préfèreraient que l’on parle d’autre chose. Ils aimeraient que les mystères du Seigneur ne laissent éclater que l’immense espérance et l’intense lumière du salut. « Laissons ces cas de pédophilie à la presse à sensation ! » « La liturgie n’est pas là pour répercuter les colères des opposants ni le venin des médias ! » « Fermons les yeux, gardons le cap et avançons contre vents et marées ! »

Aussi soyons très clairs : c’est de l’Evangile dont je veux parler. Je ne pars que de lui et non pas d’abord d’une pression sociale. Mais précisément que trouvons nous dans l’Evangile ?


1. La veille de la mort de Jésus, s’accomplit ce qui a été préparé de longue date. Chez deux personnes : Jésus et Judas. L’un et l’autre arrivent au terme de leur projet.

Le jeudi soir, en effet, arrive ce que Dieu avait promis et annoncé dès l’Ancien Testament. La bénédiction du salut à tous les hommes par la croix ; et la croix diffractée, répandue, appliquée dans les sacrements : au jour du jeudi saint, l’Eglise célèbre à travers deux liturgies splendides les dons de l’Eucharistie, avec la messe de la cène, et celui des sacrements du baptême, de la confirmation, de l’ordre et des malades qui usent des huiles saintes bénies au cours de la messe chrismale. (Ce n’est que par anticipation que nous célébrons cette dernière au mardi saint)
 
Et c’est dans cette même soirée que se concrétise la trahison programmée de Judas. Qui est-il ? Un des douze prêtres choisis par Jésus lui-même et formé par lui.  Intégré avec les autres dans sa communauté où devait s’agréger régulièrement Marie et les saintes femmes. Il avait entendu de ses propres oreilles : « Malheur par qui le scandale arrive ! Mieux vaudrait pour lui se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits. Prenez garde à vous ! » (Luc 17, 1-2). « Ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites.»(Mt 25, 40) Il avait vu l’affection singulière de Jésus pour les enfants qu’il voulait prendre sous son aile pour les protéger…  de ses proches ! Pour les mettre à l’abri des sentiments déplacés de ces compagnons : « laissez les enfants venir à moi. » Et que fait Judas ? Il vend son ami pour une poignée de pièces d’argent. Pour  assouvir quelques pulsions jamais satisfaites, il vend son âme en livrant son Maître.

Revenons à ce point focal : l’évangile ne se tait pas sur le mystère d’iniquité le plus scandaleux alors même qu’elle expose sous nos yeux stupéfaits la gloire de Dieu, la force insensée de son amour. Et je ferai de même : attirer notre regard sur les gestes du Christ et sur les actes de Judas ; je ne veux pas que nous détournions nos regards de l’un ou de l’autre car vouloir ignorer une part du tableau, c’est le rendre incompréhensible.

Les incroyants ne verront que le visage de Judas en ignorant celui du Christ : ils s’attachent à l’Iscariote qui, dans une certaine littérature, connaît un succès inespéré. Mais nous chrétiens, ne regardons pas la seule figure du Christ feignant de croire que Judas n’est qu’une ombre appartenant au passé. Il y a les judas d’aujourd’hui dont les prêtres pédophiles ne forment qu’une partie, il est vrai, mais sur qui notre attention s’exerce pour l’heure car  dans leur crime, il y a une façon singulièrement honteuse de vivre la trahison. Comme nous venons de le rappeler : parmi les crimes, ceux qui consistent à s’attaquer à des enfants sont dénoncés par Jésus lui-même avec une dureté étonnante ; ils sont hélas abominablement fréquents : viol, violences, incestes, maltraitance, exploitation… Ce sont, peut être, pour la loi des crimes parmi les autres, mais pour nous chrétiens, ce ne sont pas des crimes comme les autres. Car dans le petit enfant, il y a une présence particulière de Jésus.

Et l’Eglise tout entière toujours se rappellera qu’attaquer un enfant n’est pas un crime comme les autres. Elle ne peut pas le couvrir par le silence au motif  de la miséricorde. Ce que je dis là est dur mais je ne l’énonce pas pour m’ajuster à la vision des nos contemporains, j’entends simplement suivre l’Evangile jusqu’au bout.

Qu’advient-il, en effet, à ces prêtres, choisis par Jésus pour compagnons et serviteurs de son amour ? Ils tombent sur la voie publique, livrés à leurs propres péchés. Ainsi en a-t-il été de Judas : les Actes des Apôtres (Ac 1, 17) ainsi que saint Matthieu (Mt 27, 3) nous le montrent allant se pendre devant tous, laissant son sang sur la voie publique, méprisé des populations mêmes qui l’avaient pourtant incité à ce geste. Il nous arrive de nous élever contre la mentalité contemporaine qui laisse libre cours aux pulsions de chacun. Mais nulle emprise sociale ne justifie Judas. La question de la trahison de Judas ne porte pas sur les pharisiens et les grands prêtres qui voulaient se débarrasser de Jésus. Certes, leurs intentions nous révulsent comme les ouvertures d’une société qui nous autorise à donner la mort à des enfants dans le sein de leur mère.  Mais il ne s’agit pas de dédouaner ou d’amortir le crime de Judas sous prétexte que la société nous attire au mal. C’est de Judas et de lui seul dont il s’agit.

Le jugement de Dieu sur Judas, nous l’ignorons. Ce qui se passe dans l’éternité nous l’ignorons. Nous nous intéressons à ce qui se passe dans le temps, au cœur de notre histoire et de notre génération : aucun silence, aucune protection ne peut ici se réclamer de la miséricorde. Justifier un silence par la miséricorde me semble mépriser la miséricorde elle-même car, dans ce type de silence, elle laisse le coupable pourrir et, en fin de compte, mourir dans son propre crime ; ce crime contre l’enfant n’est pas de ceux qu’une sainte contrition permet de dépasser. Il enfonce mystérieusement dans le non pardon et seule la juste punition peut laisser le passage libre pour la vraie contrition.

2. Reste que notre Seigneur ne cale pas devant le péché de Judas : pris au piège par l’effrayante trahison de son proche ami, Jésus aurait pu renoncer à confier son Eglise à des hommes capable de semblables trahisons ; il aurait pu revenir en arrière sur son appel : il en était encore temps puisque aucun de ses pouvoirs ne leur avaient été donnés.

Or, il persiste avec une lucidité intégrale à confier à la vigilance, à l’attention, au cœur de ses apôtres son Eglise et, à travers elle, le monde dont les plus petits sont les joyaux. Il signe cette remise aux mains des apôtres par les pouvoirs de service qu’il leur donne maintenant et après sa résurrection jusqu’au don de Pentecôte.

La surprise peut nous saisir : la Sagesse parle à travers la folie des hommes. Le scandale de la Croix imprime sa marque sur ce choix gigantesque. Jésus veut des hommes qui le représentent,  qui le rendent réellement présent.

Or il n’existe pas d’hommes dont on puisse lire dans le cœur ; il ne se trouve pas sur le marché des hommes dont on puisse être sûrs en tous points, qui ne soient pas soumis à la loi de la tentation, sur qui ne s’exercent pas les forces de perversion. On comprendrait que le Seigneur transmettre à des hommes parfaits la simple gestion du quotidien de son Eglise. Mais il va infiniment plus loin :

Il donne à des hommes imparfaits, pécheurs, troubles, pouvoir sur son Corps, sur sa Miséricorde, sur sa consolation, sur son Esprit. Il inscrit des hommes sur les élans de son Cœur… bref il leur confie l’essentiel de son Alliance. Il ne leur confie pas le périphérique en se réservant le centre. Il leur donne sans retenue…

Alors, nous, qui ne sommes pas Jésus, que devons nous faire ? Renoncer à trouver des prêtres et à leur médiation ? Ou s’en méfier et essayer d’aller à Dieu en se passant au maximum d’eux ? Se livrer, au contraire, à l’aveugle aux hommes, les prêtres appelés par le Christ ? Aucune de ces attitudes ne coïncident avec la volonté de Jésus. La place que le Christ donne à ces compagnons est telle qu’elle ne peut être niée. Depuis les premiers appels, il leur donne une place de plus en plus importante jusqu’à cette dernière semaine où tout se concentre sur son passage au Père. Relisons ses ultimes gestes et appliquons-les aux prêtres d’aujourd’hui : ni plus ni moins. « Pais mes brebis » disait Jésus à Pierre. Les miennes, pas les tiennes.

Il n’est pas dans mon propos de décrire par le menu la juste attitude des prêtres vis à vis des personnes confiées et en particulier des jeunes et enfants. Notons cependant qu’elle est aussi dictée par l’attitude des fidèles laïcs à l’égard des prêtres. Il y a influence réciproque. La conduite des brebis à l’égard des pasteurs, leurs demandes respectueuses mais réfléchies, leur reconnaissance affectueuse mais lucide, leur coopération amicale mais intelligente induisent le prêtre à s’inscrire dans un juste comportement. Nous nous portons les uns les autres. C’est bien pour cela que Benoit XVI a déclaré une année sur les prêtres afin que nous apprenions qui ils sont et à quoi le Seigneur les appelle.  

 Oui ! L’évêque aux armées, comme tous les évêques, compte sur tout le peuple de Dieu pour aider ses premiers collaborateurs, les prêtres, à grandir en sainteté dans la vérité. Caritas in veritate ! Nous ne leur demandons pas de former un groupe de délateurs ou de surveillants mais rester un peuple de frères : combien de laïcs un peu plus audacieux que les autres m’ont fait un bien immense en osant relire avec moi certaines de mes attitudes ! Ils m’ont ouvert la voie de la réforme personnelle sans laquelle j’aurais sombré dans l’illusion ou le péché grave !

Nous, prêtres, nous sommes parfois un peu perdus dans une solitude sans repères. Nous ne voyons pas toujours clair pour nous-mêmes alors que nous en aidons beaucoup à discerner sur eux-mêmes. N’est-ce point Marie-Madeleine qui ira porter la bonne nouvelle de la Résurrection aux apôtres et mériter ce surnom splendide « d’apôtre des apôtres » ?

Je le dis : pas d’Eglise sans prêtre. Mais pas de saints prêtres sans laïcs collaborateurs, sages et saints dont la proximité chaleureuse nous porte et nous réforme.

Que le Seigneur bénisse tous les prêtres du diocèse aux armées et qu’avec tous les autres aumôniers, ils soient des témoins resplendissant de la sainteté de l’Eglise catholique.  

Amen.

comments