La racine de l’espérance, c’est la justice
Justice, justice ! L’éthique se réalise en justice très pratique à la portée de chacun. J’ai souligné dans notre précédent Egmil le lien entre l’espérance et l’éthique. Certains comprendront mal ce lien. Il est pourtant plus simple qu’il n’y paraît : il n’y a pas d’espérance véritable pour l’homme sinon celle qui le déploie pleinement, celle qui lui donne toute sa stature. Or, ce chemin de développement personnel est orienté par l’éthique et il naît de l’accomplissement de la justice la plus élémentaire.
1.Ethique et morale.
Avant de poursuivre ma réflexion sur l’espérance, on me pardonnera une courte précision sur l’éthique et la morale tant on oppose les deux mots. En effet, « l’éthique » est un mot à la mode aujourd’hui, nettement préféré à celui, tout aussi ancien, de « morale ». On veut bien faire des « placements financiers éthiques ». Je ne suis pas certain qu’on vendrait les mêmes placements sous l’appellation de « placements moraux ». On se méfie de la morale à qui on attribue tous les méfaits de l’étroitesse d’esprit conjugués avec ceux de la rigidité psychologique. Or, s’il y a une distinction à appliquer entre les deux, c’est celle entre le principe fondamental et ses applications concrètes dans la conduite de l’existence personnelle et collective. Disons : entre l’orientation fondamentale, par exemple une éthique du sujet en tant que personne découverte à la lumière de l’Evangile, et les régulations précises de nos comportements, par exemple « tu ne voleras pas ». Pour parler en parabole, l’éthique correspond au terme du chemin et à la direction générale alors que la morale correspond au chemin souvent sinueux puisqu’il est adapté aux circonstances, au rocher qui barre la piste ou à la pente trop raide pour être prise de front.
Jean-Paul II, dans ses catéchèses sur le corps humain, parlait plus volontiers « d’éthos » que « d’éthique » comme nous dirions, pour parler d’un jeune homme prometteur, « il a l’étoffe d’un champion » ou, dans notre contexte, « il a l’étoffe d’un saint ». Ainsi, chacun choisira et agira selon ses ambitions, selon son orientation fondamentale par exemple vers le sport ou vers la religion. Ce n’est d’ailleurs pas nécessairement des choix exclusifs : on peut être en même temps un saint reconnu et un champion de course à pied. Saint Jean Bosco l’était. En revanche, si ce jeune homme a « l’étoffe » pour faire un chef de bande redoutable, il lui sera difficile de garder cette orientation fondamentale de leadership dans le mal et, en même temps, d’avancer dans la voie du Seigneur. Il lui faudra se convertir et se réorienter vers le Bien et donc abandonner une orientation pour une autre.
L’éthique correspond à cette « étoffe » qui est capacité orientée vers un but inspirant tous les actes et toutes les actions. Elle n’est point une matière brute mais un tissu : il a un sens en raison de sa trame. L’éthique correspond à « l’être profond de l’homme » en lui donnant un sens : elle permet ou promet de répondre aux trois interrogations fondamentales du « qui suis-je, où vais-je, d’où viens-je ? ». Elle génère un élan fondamental vers « quelque chose », vers un accomplissement de soi reconnu comme tel. Hélas, celui-ci peut être erroné car l’homme se méconnaît et se trompe sur lui-même. Celui qui se conçoit comme un simple individu indépendant et qui ne se voit pas comme une personne aura pour visée de capitaliser un maximum (d’argent ou de gloire ou de performances ou…). Tandis que celui en qui la lumière s’est faite, comprend qu’il ne se trouvera pleinement qu’en se donnant gratuitement à d’autres. L’étoile qui l’inspire est altruiste. Son « ethos » a pour consistance la relation interpersonnelle. Quand il se pose la question : « où dois-je aller ? », il ne se voit plus seul mais comprend intuitivement qu’il doit sa vie à d’autres et que d’autres attendent de lui la vie.
La morale coïncide avec les broderies de cette étoffe. Ou encore, elle se comprend comme les habits taillés sur mesure dans le tissu de l’éthique pour s’adapter aux événements de la vie. Elle s’inscrit dans le « faire » : « que nous faut-il donc faire ? » interrogent les foules venues écouter Jean-Baptiste. La morale s’élabore dans le laboratoire secret que nous nommons « conscience » sous l’enseignement d’un maître dont les paroles trouvent écho dans le cœur. Si la conscience de l’homme mûr demeure la source et le juge ultimes de ses actes, il lui faut des paroles de sagesse pour l’éclairer. Comment trouver l’instrument qu’il nous faut, en temps voulu et dans un laboratoire obscur et encombré ? On le peut, certes, au moins en théorie, mais il est plus facile et plus rapide, donc plus assuré, d’avoir la lumière de l’extérieur qui pénètre par quelque ouverture créée par la confiance. Ainsi la pièce sombre s’éclaire et les objets se discernent vite et bien. Le maître est un maître parce qu’il nous inspire confiance (à tort ou à raison). Ses paroles extérieures nous éclairent à l’intérieur.
2.L’orientation profonde et l’action concrète. Le sens et l’acte.
Une éthique sans morale déchire l’homme entre son aspiration et ses actions. Elle fait de l’homme un squelette sans muscles.
Une morale sans éthique déchire l’homme entre ses désirs et ses limites. Elle fait de l’homme un tas de muscles sans squelette.
Une éthique sans morale nous jette dans le rêve et donc dans la dispersion. Un chrétien orienté vers sa « fin dernière », à savoir le Ciel, ne dispose pas de ses actions comme le voudrait une liberté folle. Au contraire, il veille à ajuster le détail à l’ensemble ; il jette tous les morceaux de bois arrachés à son histoire dans le courant du fleuve qui l’emporte dans les bras du Père. Il ne met rien à la poubelle et surtout pas les occasions de partage avec son frère démuni. Du coup, toute sa vie s’unifie, prend chair. Tout prend sens. S’il n’est pas attentif à ces gestes d’un jour, comment pourra-t-il rejoindre l’appel qui inspire son amour ?
Une morale sans éthique ne débouche pas. Elle ne donne ni sens de la vie ni accomplissement de soi. Elle se dégrade en moralisme aussi ajustée soit-elle. Elle n’explique pas les grands désirs du cœur, ces soifs d’infini et de bonheur, cette soif d’exister plus. Elle cantonne l’homme dans ses actes forcément limités puisqu’ils sont pris dans le temps et l’espace. Elle n’épouse pas le souffle, elle tait le vent, elle disperse le feu. A terme, elle décourage.
Bref, une morale sans éthique pèse sur l’homme. Elle tourne au règlement et parfois au règlement de compte quand on finit par la « balancer » tout entière.
Jean Baptiste ne se trompe : d’une part, il montre l’étoile du matin, le Christ sauveur, l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ; d’autre part, il enseigne la morale pratique selon les métiers de chacun. Ainsi recommande-t-il aux soldats : « ne molestez personne, n’extorquez rien, et contentez-vous de votre solde. » (Luc 3, 14). Et aux foules qui l’interrogent : « que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en n’a pas et que celui qui a de quoi manger fasse de même. » (Luc 3, 10) La morale qu’il indique est une morale de base, une morale de terrain. Une justice de partage, une justice de droiture.
3.L’espérance et la justice.
La première manifestation en nous de la morale se réalise par le sentiment d’injustice. Notre conscience morale est souvent endormie mais elle n’est jamais morte. Elle s’éveille lorsque nous sommes confrontés à ce qui nous semble injuste. Qui de nous ne se souvient d’injustices de son enfance ? Commise par nous (un vol de billes… une tricherie à l’école…) ou dont nous avons été les victimes (punition imméritée…). Malgré la futilité des faits, nous en gardons la blessure. Blessure légère, certes, mais qui, comme les vieilles blessures de guerre, se réveillent au moment de froid. Car, parfois, il fait froid dans nos vies : quand la vie patine en raison de caps à franchir ou d’événements douloureux. On pourra écrire ce que l’on veut sur le côté bourgeois et préfabriqué de la morale, on n’éliminera pas ce fait étrange : il y a en chacun, quelque soit sa culture, un sens aigu de la justice. La morale y trouve son socle.
Pour le dire autrement : l’espérance ne peut faire l’impasse sur la morale or celle-ci débute sur le sol de la justice innée, cette balance sans tromperie à laquelle l’homme - ou l’enfant -soupèse les actes les plus immenses ou les plus minimes.
Sans justice préliminaire, les étoiles qui brillent seront désespérantes. Soit parce qu’elles s’éteignent aussitôt qu’apparues (ce sont alors des illusions qui nous pompent nos énergies puis nous abandonnent à notre sort) soit parce qu’elles nous paraissent impossibles à suivre.
J’insiste sur ce dernier point : l’espérance peut nous plonger dans la désespérance. La formule est paradoxale et pourtant elle est vraie. Si je ne peux aller vers l’étoile que l’on m’a indiquée comme mon zénith, si je ne peux même pas me tourner vers elle, si ce n’est pour la rejoindre au moins pour la contempler, si, éveillé à ma croissance, je m’écrase contre une impossibilité intérieure… malheur à moi ! Se rejoue en moi le supplice de Tantale : voir la nourriture et ne pouvoir y accéder est pire que de ne rien voir du tout. Il en va ainsi de l’espérance : elle coule dans le lit de la justice la plus accessible ; négliger ce point revient à ignorer l’abîme qui nous sépare de l’espérance. Elle ne dégage sa vitalité que pour l’homme converti à la justice.
Espérer donne vie. Mais seront désespérés tous ceux qui espèrent sans faire rapidement la justice autour d’eux. Un responsable ne donne l’espérance qu’au profit d’une justice immédiate. Les gestes de solidarité native prouveront la solidité de l’espérance qu’il prétend montrer.
Le prophète de l’espérance ne renvoie pas seulement au présent actuel comme juge des promesses futures, il rapporte aussi rudement à l’ici solidaire comme fondement de l’au-delà.
Revenons à une expérience très pratique faite ou à faire : un geste non contraint de partage nous rend heureux. Sur cet instant de bonheur, l’espérance trouve sa racine. De là, elle peut s’élancer très haut dans un Ciel peuplé d’amour et de joie.
Et, déjà, la situation actuelle chante la promesse d’éternité.
+ Luc Ravel








