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L’indissoluble mariage de l’espérance et de l’éthique

L’espérance nous captive. Elle seule répond à la désespérance. Elle seule sécrète cette vigueur de l’âme qui nous permet et nous presse de regarder le futur de Dieu en habitant intensément le présent du monde. Cherchons toujours davantage ce qu’elle est.

1. Où trouver notre espérance, à quel ciel s’accroche notre étoile divine ? En face de cette désespérance devenue résistante aux anticorps habituels formés par nos espoirs économiques ou nos promesses politiques, comment rendre une espérance qui ne soustrait pas le présent et le temporel à notre attention et à notre action ?

Benoît XVI poursuivait son discours sur l’espérance à Cotonou, en s’adressant aux responsables politiques et économiques : « Ayez une approche éthique courageuse de vos responsabilités et, si vous êtes croyants, priez Dieu de vous accorder la sagesse ! Cette sagesse vous fera comprendre qu’étant les promoteurs de l’avenir de vos peuples, il faut devenir de vrais serviteurs de l’espérance. » Le rôle des responsables ne s’arrête pas à ne pas faire le mal mais à promouvoir le bien : pour être acteur de l’espérance, un glissement mental doit s’opérer, du politique à l’éthique : l’Espérance vibre dans le champ de l’éthique et non point dans ceux de la technique ou du matérialisme. Car si les espoirs chantent des pouvoirs d’achat croissants, l’espérance force l’homme, par l’intérieur, à grandir dans son humanité, à devenir lui-même en se dépassant. L’espoir vise le bien-être quand l’espérance veut le bonheur. En se situant à ce niveau là, nous devenons vrais serviteurs de l’espérance. Or quel est l’enjeu qui se tient derrière l’espérance ? Valoriser une croyance ? Le pape ne prêche pas pour un « parti » chrétien, ni pour son église : il parle au nom de Dieu pour l’homme car l’avenir des peuples dépend de l’espérance qui les anime.

Ethique : ce mot doit retenir notre attention à son maximum. A quel ciel accrocher notre espérance ? Au ciel de l’éthique. Ne l’accrochons pas plus bas. Qu’est-ce à dire ? Jean-Baptiste fut élevé au désert et c’est là que les foules viennent l’entendre. Il a quitté l’espace des choses, des choses à avoir et des choses à faire. Au désert, les mains ne s’agitent pas en permanence et les yeux ne s’approprient rien. Au désert, terre splendide mais dévêtue, magnifique mais nue, le regard admire, il contemple et se délaisse de cette soif constante de posséder (la convoitise des yeux). Le désert est le lieu de l’être et non plus celui de l’avoir ou du faire. On a du temps pour être et, dans l’immense silence des pierres ou du sable, jaillissent les paroles intérieures. Parmi elles, à l’avant garde de toutes, les questions fondamentales commencent à briller : d’où je viens ? Qui suis-je ? Où vais-je ? L’énorme interrogation du sens de la vie affleure enfin, elle émerge à l’air libre de notre conscience après tant d’années de vie souterraine, gommée par les apparences et la suractivité.

Ethique : d’abord le lieu où l’homme revient à son être primordial, Adam, décrit avec tant de finesse par le récit de la Genèse. Au désert, naît Adam, aux prises avec son identité, avec son être fait de la poussière et du Souffle. Il renoue avec sa boussole intérieure (aussi appelée conscience) : Jean-Baptiste redonne le nord. Il oriente. Et c’est en cela qu’il donne l’espérance ! Il n’y a pas d’espérance véritable sans retour à la conscience, sans éthique, sans revenir au niveau de l’être. L’espérance ne se marie pas avec les promesses de progrès matériels. Elle épouse la croissance humaine : elle ne taille pas ses promesses dans le tissu épais des paradis perdus où fleurit l’âge d’or. Il lui arrive même de parler d’effort, de souffrance et de mort. Elle intègre dans sa dynamique humaine la sueur, le sang et le sacrifice non qu’elle les aime mais parce qu’elle regarde l’homme en tant qu’homme. Et elle ne supporte pas qu’il se laisse couler en dessous de ce qu’il est. Moins d’avoir mais plus d’être. « Homme, deviens ce que tu es », voilà l’ordre de l’éthique. L’espérance ne se situe pas ailleurs. « Homme, deviens ce que tu as » est pour elle un langage incompréhensible.

Ethique : nous ne serons pas « serviteurs de l’espérance » tant que nous instrumentalisons l’espérance. Tant que nous nous appuyons sur la naturelle propension de l’homme à espérer pour construire notre royaume personnel en assurant notre pouvoir sur notre frère. Tant que nous refusons d’aborder en face les questions morales dont le centre est l’éthique, cette orientation fondamentale de l’homme préoccupé de son être, de l’homme visant son bonheur, ce bonheur entendu comme plénitude de sa vie. L’espérance n’est pas au service de nos dirigeants mais eux au sien. Il est plus facile de promettre des ‘choses’ que d’engager l’homme vers sa liberté. Il est plus plaisant de faire miroiter des paradis fiscaux que d’inscrire son frère vers son développement personnel. Car un homme libre se rebiffe, il rue dans les brancards, il s’oppose au détournement des fonds. Un homme « éthique » se révèle toujours plus dangereux pour les pouvoirs corrompus qu’un citoyen endormi.

L’espérance libère « l’éthique » en l’homme. Elle le réveille dans son être d’homme. En ce sens, elle est redoutable pour les irresponsables politiques.

2. Le refus systématique de la dimension morale dans tous nos débats m’inquiète et inquiète grandement le pape. A la clef, il n’y a pas la recherche d’un « ordre moral » contraignant à la faveur duquel l’Eglise pourrait reconquérir son auditoire : il y a la possibilité ou pas de redonner l’espérance sans laquelle l’homme s’étouffe à force de respirer le même air vicié, celui, en circuit fermé, qu’il se donne à lui-même sans s’en apercevoir.

Et Benoît XVI poursuit par un rappel catéchétique, directement issu de notre foi : « Dieu seul purifie les cœurs et les intentions. » Les bonnes intentions ne suffisent pas. L’enfer, dit-on, en est pavé. Si Dieu n’existe pas, ou si nous faisons comme s’Il n’existait pas alors nous allons à l’échec assuré. Nos responsables, repliés sur leurs conseillers personnels (aussi purs soient-ils), n’entendront pas la voix intime qui leur murmure de laisser l’ombre pour la proie. Et aucune espérance ne pourra entraîner l’homme vers un avenir de lumière car elle sera inhibée en permanence par le vent de folie procédant de cœurs non purifiés par Dieu.

Mais, précisément Dieu est là et Il agit. L’espérance, pour naître et grandir, réclame de toutes ses forces que nous accueillons la présence de Dieu dans un prodigieux sursaut de conscience. Nous reviendrons plus loin sur la reconnaissance de cette prodigieuse présence dans le monde. L’espérance, pour s’allumer dans un cœur, nécessite une purification intérieure de la part de celui qui l’indique et de la part de celui qui l’accueille. Or l’homme ne peut se justifier lui-même : les raisons qu’il se donne ou le pardon qu’il s’accorde ne suffisent jamais à apaiser la conscience car ils ne redressent pas véritablement le cœur. L’homme a besoin de se sentir pardonné, repris et redressé par un autre. Par « un » qui en aurait le pouvoir et le savoir-faire. Cette conversion dont nous parlions auparavant, ne peut être que le fruit d’une profonde remise en un Autre, que nos traditions religieuses nomment Dieu mais que tout un chacun peut reconnaître au fond de sa conscience comme une force de bénédiction et de purification. Le Concile Vatican II nous dit bien que la conscience humaine est le lieu de ce dialogue secret entre Dieu et l’homme.

Sans cette dimension d’une conscience morale investie d’un Autre transcendant, l’homme responsable de ses frères ne peut indiquer de véritable espérance. Tout au plus, dans le jeu des hommes en attente de promesses, pourra-t-il ouvrir les vagues perspectives d’un humanisme tronqué, faible écho d’une éternité vigoureuse.

Or Jean-Baptiste remet les foules dans la dimension éthique au sein de l’existence. Cette dimension est expérimentée par l’homme à travers la justice. La requête de la justice est inscrite encore plus fort que l’amour au fond de notre conscience. C’est elle qui travaille notre conscience et nous rappelle à nous-mêmes au moins par la mauvaise conscience. Quelle justice et jusqu’où va-t-elle ?

+ Luc Ravel