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Idéologie et illusions

 Le billet du Vicaire général

Aumônier Robert Poinard            Une affaire - qui pourrait être risible mais qui est très significative d’une certaine mentalité contemporaine - agite en ce moment le Landerneau ecclésiastique. Un tribunal a intimé l’ordre à un diocèse de France (qui a fait appel de ce jugement) d’effacer dans ses registres toute trace d’un baptême, à la demande de l’intéressé qui ne se reconnaît plus comme membre de l’Eglise catholique.

            Levons tout de suite une équivoque : il n’est pas question de dénier à cette personne le droit absolu et fondamental de se séparer de l’Eglise et de renier la foi chrétienne. La démarche du croyant est avant tout celle d’une liberté et l’on adhère au Christ que par amour.

            En revanche je ne comprends pas le désir de vouloir à tout prix que l’on efface son nom d’un acte administratif qui ne fait que situer historiquement un événement familial et le choix forcément daté de parents qui ont voulu faire ce beau cadeau à leur enfant... Ce n’est pas parce qu’on en viendrait à déchirer la page d’un registre ou à la brûler que cela changerait quelque chose : cela me fait penser à ces souverains antiques qui faisaient marteler les noms de leurs ennemis sur les stèles, les obélisques ou les monuments funéraires ! Est-ce que cela a empêché que leurs noms, leurs vies, leurs exploits et leurs méfaits, soient inscrits dans nos livres d’histoire ? Cette personne qui a porté l’affaire devant les tribunaux va-t-elle englober dans la même recherche les gens de sa parenté, ses amis et connaissances qui ont sans doute conservé dans leur album de famille le faire-part du baptême, les photographies de l’heureux événement, et même le menu imprimé du repas de famille ? Tant qu’à effacer il faudrait penser à tout...

            Le jeune Jean-Baptiste Bernadotte, lorsqu’il était soldat de l’An II au service de la République, s’était fait tatouer sur la poitrine « Mort aux tyrans ». Il est mort roi de Suède sous le nom de Charles XIV et, lorsqu’on a fait sa toilette funèbre, certains ont fait cette cocasse découverte. Mais jamais ce brave soldat n’a eu l’idée de se faire arracher la peau des pectoraux pour éradiquer une conviction de jeunesse. Est-ce parce que j’ai déchiré un jour la carte du syndicat étudiant auquel j’ai participé durant mes années universitaires « post-soixante-huitardes » sacrément agitées que je peux nier une appartenance à laquelle je ne me reconnais plus aujourd’hui ? Peut-on nier que le collaborateur Doriot était avant la guerre un élu socialiste ou que le maréchal Pétain n’est pas le sauveur de Verdun ?

            Voilà comment certaines idéologies conduisent à renier surtout le bon sens. Une vie c’est une route qui ne s’écrit pas forcément avec une ligne droite. On prétend même que Dieu écrit droit avec des lignes courbes ! Staline et le petit père Combes avaient été séminaristes : adversaires résolus de l’Eglise ont-il fait disparaître toute trace administrative de leurs anciens attachements ? A l’inverse combien d’anciens marxistes ont rallié la foi chrétienne. Ainsi va la vie et ce n’est pas parce qu’il serait plus confortable d’effacer toutes traces de nos engagements passés que cela en changerait un iota dans notre mémoire et dans la mémoire des autres...

            Je ne me lancerai même pas dans la discussion théologique (puisque pour nous chrétiens le baptême imprime une marque indélébile sur nos existences) qui fait que la foi peut être reniée mais le baptême demeure. L’apostasie a toujours existé et nous devons l’accepter car nous sommes attachés à la liberté de conscience et donc de religion. Mais qu’on nous fasse au moins grâce de ces polémiques qui ne grandissent pas ceux qui les provoquent.

Robert POINARD