Les donneurs de - fausses - leçons
Les donneurs de - fausses - leçons
Aujourd’hui ce n’est pas un billet que je vous livre, le cœur gros, mais une vraie lettre…
Vous connaissez certainement l'expression : "on ne tire pas sur une ambulance". Et pourtant certains beaux esprits prennent un malin plaisir à tirer sur les corbillards. Je veux parler de ceux qui, au mépris de l'Histoire, ne se contentent pas de salir la mémoire de Pie XII, mais qui ne craignent pas de falsifier outrageusement les faits en voulant en faire un complice objectif de Hitler. Facile quand le principal intéressé n'est plus là pour se défendre…
La récente visite de Benoît XVI à la synagogue de Rome a été une nouvelle occasion de remettre une louche dans une soupe qu'on nous ressert depuis 1964. Car tout a commencé cette année-là avec la pièce de théâtre mystificatrice de Rolf Hochhuth – "Le Vicaire" - qui développait la thèse d'un "silence" complice face aux persécutions, signe d'une sournoise approbation des abominables pratiques nazies.
L’auteur mérite qu’on s’y arrête un instant : tout d’abord lors de la sortie de sa pièce il a chanté sur tous les tons et tous les modes qu’il s’agissait d’une œuvre de fiction. Mais il faut savoir que ce Rolf Hochhuth, dramaturge contesté et équivoque, sera, des années plus tard, et là ce n’est plus une fiction du tout, le principal défenseur de plusieurs négationnistes ! Il n’empêche que sa thèse fantaisiste est aujourd’hui devenue, dans l’opinion publique, par le jeu des manipulations médiatiques que j’évoquais récemment dans un précédent billet, un fait historique que personne n’ose plus contester. Cela me fait penser à ces touristes qui visitent Notre-Dame de Paris et qui demandent à voir la chambre de Quasimodo ! Voilà comment un héros de roman populaire s’est mué en personnage historique. Hélas ! Pie XII, loin d’être traité en héros, est transformé en odieux personnage, au mépris de la vérité. Et la vérité en voici quelques grandes lignes.
Il faut se souvenir qu'à l'issue de la seconde guerre mondiale Pie XII fut célébré sur le plan international et d'une manière unanime, notamment par les chefs politiques israéliens et religieux israélites, comme un grand ami du peuple juif et quasiment comme un héros de l'anti-nazisme. Dans ce domaine il ne faut surtout pas succomber à l'anachronisme et, pour avoir un jugement objectif, il suffit de se reporter à la presse du moment. Personne à l'époque ne contesta le fait : oui, le pape avait personnellement permis de sauver de nombreux persécutés ; oui, il avait participé au combat spirituel et moral contre le nazisme.
Qui se rappelle aujourd'hui l'encyclique "Mit brennender sorge" ? Le 17 janvier 1937, alors que Pie XI, gravement malade, s'inquiète de la mainmise du nazisme sur les esprits, non seulement en Allemagne mais dans toute l'Europe, les trois cardinaux allemands, accompagnés des évêques de Berlin et de Münster, se rendent à son chevet pour discuter du texte d'une encyclique qui dénoncera le fascisme. Le cardinal-archevêque de Munich, Mgr Michaël Faulhaber – « l'évêque d'airain » disait-on de lui alors – rédige la première mouture. Mais c'est le futur pape Pie XII, alors cardinal Eugenio Pacelli, Secrétaire d'Etat, qui élabore le texte définitif. Et pour cause : il connaît parfaitement la situation de l'Allemagne puisqu'il y a été nonce apostolique. Qui a lu cette encyclique ne peut avoir aucun doute sur les convictions du futur pape : c'est une condamnation sans appel et sans équivoque du fascisme sous toutes ses formes.
Publiée le 10 mars 1937, lue en chaire dans toutes les églises le dimanche des Rameaux (dimanche de la Passion du Christ !) l'encyclique déclenche en Allemagne la réaction immédiate des nazis : les persécutions anti-catholiques - commencées dès 1933 - se généralisent. En mai 1937, plus de mille prêtres et religieux sont jetés en prison. En 1938, ce sont trois cents prêtres que l’on déporte à Dachau. Les mouvements et organisations catholiques sont dissous, les écoles catholiques fermées, les évêchés de Munich, Fribourg et Rottenburg saccagés par la Gestapo qui moleste clercs et laïcs, allant jusqu’à tabasser copieusement de vieux prélats (qui en mourront par la suite), ce qui causera à Rome une vive émotion…
Une fois la guerre commencée les persécutions vont se poursuivre et on constate qu'elles empirent chaque fois que les évêques protestent officiellement. Ce sera le cas de la Pologne en 1939 et de la Hollande en 1942 : dès que l'épiscopat local s'élève contre les arrestations arbitraires et les déportations, les nazis déchaînent une violence plus grande encore. On comprend donc que le pape, bien au courant de tout ce qui se passait alors en Europe, ait décidé de changer de méthode. Plus d'attaque frontale mais une résistance de fait, sans interventions publiques qui pourraient provoquer des réactions de folie chez ces fanatiques. Désormais, dans les textes publics, il faut lire entre les lignes, discerner les divers niveaux de lecture : ce sera le cas du célèbre radio-message de Noël 1942 que certains jugeront beaucoup trop soft et qui fait aujourd’hui polémique.
On sait en revanche qu'en privé, le pape a encouragé la résistance, favorisé les réseaux d'évasion, soutenu les initiatives individuelles et communautaires, fait ouvrir presbytères et couvents jusque dans le Vatican. Certes, en public les discours demeureront voilés et allusifs jusqu’à la chute du nazisme. Personne ne le conteste. Dire que l’on pouvait faire autrement mérite au moins de bien connaître les enjeux de l’époque et de ne pas juger, soixante dix ans après en oubliant ce qu’était la terreur nazie !
Ce qui peut être toujours être discuté par les Historiens ou les moralistes, j’en conviens, c'est le choix d'une telle stratégie mais non les fondements de celle-ci. Il est ignoble qu'une simple œuvre de fiction, basée sur une théorie totalement ignorante de l'histoire et passablement partisane, ait réussi à ternir durablement dans l'opinion publique l'image d'un pape qui a écrit au sujet du nazisme : « Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l'État, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine, quiconque prend ces notions et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l'ordre des choses créé et ordonné par Dieu : celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d'une conception de la vie répondant à cette foi. (…) Et c'est, pour quiconque confesse le Christ, un devoir de dégager nettement sa responsabilité, de libérer sa conscience de toute coopération à une telle machination et à une telle corruption. »
Un complice de Hitler ce pape ? Cherchez l'erreur !
Robert Poinard








