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Contraste

CONTRASTE

 

Je marchais vers mon arrêt de bus. Arrive en face de moi un ouvrier du bâtiment, salopette blanche maculée de taches de peinture, blouson couvert de plâtre, environ 35-40 ans, qui s'avance sur le trottoir avec un large sourire et qui, arrivé à ma hauteur, met tend la main en me disant : "Bonjour ! Comment ça va ?". Je lui ai serré la main, répondu très poliment et nous avons continué notre route moi vers mon abribus et lui vers son chantier. La rencontre a duré 30 secondes…

 Je me suis creusé durant dix minutes pour savoir qui diable pouvait bien être ce chaleureux passant inconnu… Sans doute quelqu'un qui m'a croisé à la paroisse. Quand on célèbre la messe et qu'on prêche devant quelques 500 paroissiens c'est vrai qu'il est plus facile pour 500 paires d'yeux de reconnaître un seul bonhomme que l'inverse ! Enfin, j'ai eu beau me  creuser les méninges,  je ne sais toujours pas qui était ce sympathique et chaleureux ouvrier.

Dans le bus le contraste est frappant. Je m'installe tout au fond, dans la rotonde à six places. Il y a là un couple qui bavarde fort. Surtout la dame. Ripolinée comme une façade de palace cinq étoiles (à mon avis elle s'est passée la troisième couche peu auparavant parce que ça brille et que c'est très coloré), rutilante de bijoux tous plus fantaisistes les uns que les autres. Les breloques scintillent à la façon "sapin de Noël", ça fait un bruit de quincaille dès qu'elle remue et il faut avouer qu'elle s'agite beaucoup. Elle est partie en guerre contre toute la planète. Elle en veut à tout le monde et elle le fait savoir haut et fort. Elle taille des costards sur mesure à la moitié de l'humanité : son médecin, les fonctionnaires, son ex-mari (j'en conclus que celui à qui elle parle doit être quelque malheureux successeur), le gouvernement, le pape, son notaire ou son avocat (peu importe puisque tout le monde y passe)  et bien d'autres pauvres types qu'elle assomme de sa vindicte. Quelle misère ambulante…

Quelques jours après je suis à Lourdes où la misère, surtout physique, s'étale. Il y a des misères qui ne se portent pas sur des chariots de malades ou sur des fauteuils roulants mais qui sont aussi pénibles. Seulement voilà, à Lourdes, je n'ai jamais entendu les malades se plaindre. Qui a dit que les grandes souffrances sont muettes ?

Cela m'a rappelé l'histoire de la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide selon que l'on est un incorrigible optimiste ou un abominable pessimiste. Suivant la manière d'aborder la vie le regard que l'on porte sur soi et sur les autres peut être totalement obstrué ou transfiguré.

D'un côté un ouvrier illumine votre journée d'un sourire et d'une poignée de main anonymes et de l'autre une bourgeoise désabusée vomit la terre entière et sa propre humanité sans même s'en rendre compte… Le problème c'est que les riches sont rarement joyeux contrairement aux pauvres.

Lourdes, cité de misères s'il en est… Mais tout y est lumineux et les seules supplications que l'on entend monter sont celles des cantiques d'action de grâce. Il faut si peu de choses pour que tout bascule dans notre manière de saisir la vie qui nous est offerte…

 

Robert Poinard